POURQUOI DIEU NE MEURT-IL PAS EN ORIENT ?
« Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son cœur : ̎ Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort ! ̎ » Ce passage de l’ouvrage de Nietzsche Ainsi parfait Zarathoustra résume parfaitement la situation. Une majorité des peuples arabo-islamiques n’est pas au courant de la mort de dieu. Et puis l’adjectif « vieux » est assez significatif au sein de notre tentative de répondre à la question posée dans le titre. L’Orient, cette terre qui a donné naissance aux trois religions monothéistes, s’attache à ce Dieu profondément ancré en lui depuis très longtemps. Dans ce même sens, le terme « ancien » est employé par l’écrivain algérien à l’imaginaire occidentalisé Kamel Daoud dans son roman Zabor ou les psaumes : « Mais qui raconte ces histoires en premier et leur donne naissance ? Les dieux ou les aveugles ? Non, je ne le pense pas, car les dieux eux-mêmes sont des personnages trimbalés et instables. Je pense que le Récit est antérieur, plus ancien ».
Afin de comprendre la situation actuelle en Orient, il est indispensable de découvrir l’islamisation actuelle qui diffère sans aucun doute de l’islam des temps anciens. Ce retour à l’héritage culturel de la civilisation islamique est le signe de l’échec de l’occidentalisation. En fait, au XXème siècle, l’identité arabe laïque s’imposait dans cette région au sein d’une propagation du communisme. Mais, il semble clair que l’acquisition de l’idéologie communiste moderne ait été superficielle dans le monde arabo-islamique fort imprégné de l’imaginaire islamique.
Le retour à l’islam au niveau d’une large tranche de la population de l’Orient prouve l’authenticité de l’identité islamique. C’est ainsi que le prototype ou le modèle suivi au niveau de la lutte politique actuelle en Iran, en Palestine comme en Irak est le martyr Hussein ibn Ali, petit-fils du prophète Mahomet, qui a été tué par l'armée du calife omeyyade Yazid Ier en Irak le 10 octobre 680 (10 Muharram 61 AH). Entouré d'un petit nombre de fidèles (environ 72) et de sa famille, Hussein a été assiégé à Karbala. Assoiffés après trois jours sans eau, lui et ses partisans, dont son frère Abbas et ses fils, ont été massacrés. Cette "sacrificielle" résistance pour la justice est commémorée chaque année lors de l'Achoura. Karbala est aujourd'hui une ville sainte chiite abritant le mausolée d'Hussein, attirant des millions de pèlerins lors de l'Achoura.
La résurrection de l’imaginaire islamique prouve sa force à s’adapter et à incarner les désirs et les pensées d’une grande partie des orientaux. Toutefois, la majorité des occidentaux et des occidentalisés s’obstinent à croire en une chute éminente du régime iranien. D’abord, il faut reconnaître que la révolution islamique en Iran, tout comme le printemps arabe, est porteuse de valeurs religieuses. Cette doxa n’a pas été imposée mais elle a été spontanément produite par le peuple. Dans ce même sens, le retour à l’époque du califat instauré par Daech a été le résultat des révolutions du printemps arabes. Et pourquoi l’appelle-t-on « le printemps arabe » ? N’est-ce pas une forme de projection des printemps qui ont eu lieu en Occident ? Ce qui s’est réellement passé au monde arabe est une révolution islamique qui se distingue parfaitement du printemps de Prague par exemple. C’est pourquoi on peut parler de la projection de l’imaginaire révolutionnaire occidental sur les évènements qui se produisent en Orient.
Les deux révolutions communiste et française offrent les prototypes modernes du révolutionnaire-type. La révolution communiste est venue à bout de l’empire pluriséculaire des Romanov en Russie. Elle a accouché d’un pouvoir qui sépare le politique du religieux. Alors que l’empire des tsars était intimement lié à l’Église orthodoxe, dont un concile a restauré la fonction patriarcale en 1917-19181, le régime communiste lui a infligé une persécution sans précédent qui l’a menacé de disparition en 1939. La révolution française, étant un tournant important de l’histoire, a déclenché un changement profond. Le prototype du révolutionnaire se libérant du pouvoir religieux a créé une nouvelle échelle de valeurs. Dans contexte, j’affirme que les massacres de Septembre, ces quatre jours de tuerie, sont ancrés dans mon imaginaire biculturel de petite fille. Présentée dans le livre Alain Decaux raconte la révolution française aux enfants, la scène des prêtres tués à la prison des Carmes par les révolutionnaires marque mon psychisme et mes rêves. Toutefois, les révolutions en Occident ne sont pas uniquement politiques. Elles sont également sociales et culturelles.
Dieu et l’individu
En nous souvenant de la chanson de Léo Ferré Ni Dieu Ni Maître, nous évoquons la grande révolution de Mai 68. Ayant accompagné cette importante mutation historique, cet artiste anarchiste a chanté : « Soyons nous-même et nous n'aurons ni Dieu, ni maître ». Le refus de l’aliénation au divin est indispensable à toute révolte. Si nous examinons l’expression « Soyons nous-même » nous déduisons qu’une rébellion réussie devrait être spontanée. Elle est supposée se baser sur un élan venu du cœur comme des consciences. Il faut croire pour changer. Malheureusement, cette dynamique ne ressemble point à la révolution étatique artificielle en Arabie Saoudite. Il est vrai que l’état Saoudien fait un effort dans le bon sens mais il est incapable de transformer son peuple. Une vraie révolution sociale doit être déclenchée d’un refus populaire authentique des mœurs et des coutumes. À ce niveau-là, il est possible d’évoquer les mouvements libérateurs en Iran comme dans le contexte de la société du Hezbollah. Il s’agit dans ce cas-là d’une élite très peu nombreuse incapable de communiquer profondément avec la majorité islamique. Cette élite occidentalisée, généralement marginalisée et rejetée, a besoin de parler la langue culturelle de son environnement pour pouvoir le transformer.
En fait, les peuples islamiques défendent leur dieu au sein d’un contexte collectif. En Orient, l’individualisme, qui n’existe pas, cède la place à une convivialité très solide. Chaque être humain faisant partie de ce système serait une manifestation d’une identité religieuse. Non seulement chaque être humain, mais chaque élément du monde. Nombreux sont ceux qui qu’une feuille bénie par Dieu puisse guérir un malade. Et il est tout à fait possible que certains sentent la présence divine à travers des signes. Bref, Dieu est partout. Il maîtrise la vie quotidienne comme il maîtrise la vie et la mort.
Cette présence divine au sein de la vie quotidienne est maintenue grâce aux hommes religieux. Ces représentants de Dieu sur terre gèrent la vie sociale à tous les niveaux et se permettent d’intervenir dans les affaires personnelles. La limite entre les individus est complètement abolie. Le caractère fusionnel de l’Orient religieux se manifeste clairement dans le cri des combattants du Hezbollah : « Ce n'est pas toi qui as lancé quand tu as lancé, mais c'est Dieu qui a lancé ». Les hommes de Dieu célèbrent ainsi la fusion entre l’humain et le divin tout en bombardant Israël. Cette phrase issue du Coran (Sourate Al-Anfal, verset 17) exprime l'idée que l'action humaine n'est qu'un instrument de la volonté divine. La main du combattant qui lance le missile est celle de Dieu. On peut même parler d’une négation de l’existence de l’humain indépendamment du divin. En fait, le combattant nie avoir frapper l’ennemi. C’est Dieu qui l’a fait.
Cette perspective tellement efficace au niveau belliqueux s’applique de même au niveau socio-culturel. L’absence de la revendication populaire d’une loi de statut personnel au Liban provient du besoin de croire en un Dieu responsable de gérer la vie sociale de l’homme. Ce n’est point facile d’exiger des orientaux de se charger d’organiser leur vie individuelle. Kamel Daoud déclare à cet égard : « Ce qu’on me reproche, c’est de dire aux gens qu’ils sont responsables ». Et pourtant la responsabilité n’est pas facile à assumer. La liberté au sein d’un état laïc tant rêvé au Liban peut entraîner un chaos. Les libanais, les plus libres arabes, craignent de tuer un dieu bien installé à tous les niveaux politique, culturel et social. Se séparer de Dieu ? Affronter sa condition humaine tout seul ? Ce n’est point évident ! Ce n’est point facile ! Contrairement à cet Orient fusionnel, l’Occident est séparatiste. En Occident, l’homme se distingue de Dieu comme il se distingue de l’autre homme au sein d’une dynamique individualiste.
C’est ainsi qu’on peut affirmer que l’Orient résiste et défend son Dieu. Ce Dieu, tellement fragilisé en Occident, a été pourtant assez fort le long du Moyen-âge. La renaissance a été en fait le point de départ d’une nouvelle ère. Certains affirment que l’Orient baigne toujours dans le Moyen-âge. Mais, le monde arabo-islamique a besoin de suivre son propre parcours complétement distinct de l’évolution de la civilisation occidentale. La projection de la culture occidentale sur les changements qui ont lieu en Orient devrait laisser libre cours aux orientaux de décider du sort de leur dieu. Ce sont eux qui l’ont créé. Le tueront-ils un jour ? Enfin, nous nous demandons : Quand le peuple d’Israël, considérée l’idéal de la démocratie en Orient, tuerait-il son Dieu ?